"Qu'est-ce que le hasard? Me demande un adolescent, et est-ce que ça existe?"
Je prends une pièce de monnaie : "Pile, ou face?
- On ne peut pas savoir, me répond-il.
- Voilà. Le hasard, c'est d'abord cela : quand on ne peut pas savoir à l'avance ce qui va arriver ... Non pas l'absence de déterminisme (rien de plus déterminé qu'une pièce de monnaie qui tourne
en l'air), mais une détermination involontaire et imprévisible. De ce point de vue, le hasard est le contraire de la liberté, ou la liberté un antihasard.
- Donc, si on était tout-puissant, il n'y aurait pas de hasard?
- Exactement. Dieu, s'il existe, ne laisse rien au hasard. C'est ce que les croyants appellent la Providence.
- Et si l'on était omniscient?
- C'est autre chose. Une tuile tombe d'un toit - c'est un exemple qu'on trouve chez Spinoza - et tue un homme qui passait sur le trottoir ... A supposer même que l'on puisse connaître toutes les
causes qui ont fait tomber la tuile (un clou rongé par la rouille, qui finit par céder, le vent, la pente du toit ...) et toutes celles qui ont amené l'homme à cet endroit (un rendez-vous, un
itinéraire habituel ...), la victime n'en serait pas moins morte par hasard.
Pourquoi? Parce que les deux séries causales - celle qui fait tomber la tuile et celle qui amène l'homme sur ce trottoir - sont indépendantes l'une de l'autre. Ce n'est pas parce que l'homme est
là que la tuile tombe ; ne n'est pas parce qu'elle tombe qu'il est là. Ainsi, même pour un esprit omniscient, cet homme serait mort par hasard.
C'est une définition qu'on trouve chez Cournot*, au XIX° siècle : un fait hasardeux n'est pas un fait sans cause; c'est un fait qui s'explique par la rencontre d'au moins deux séries causales
indépendantes l'une de l'autre. En pratique, c'est presque toujours le cas. Tu es né par hasard (tes parents auraient pu ne jamais se rencontrer), et tu ne cesseras de te coltiner avec toutes
sortes de séries causales indépendantes les unes des autres. C'est ce qu'on appelle le monde ...
- Donc tout est hasard?
- Non, pas tout : pas ce qu'on peut prévoir et vouloir! Par exemple cette pièce de monnaie : si elle est bien équilibrée et si je la jette un grand nombre de fois, je suis certain qu'elle tombera
à peu près autant de fois sur pile que sur face. Chaque coup est hasardeux; la moyenne statistique ne l'est pas. Et puis, surtout, il y a la volonté. "Quand bien même le monde n'obéirait qu'au
hasard, disait Marc Aurèle, ne te laisse pas aller, toi aussi, au hasard." Le contraire du hasard, c'est l'intelligence, et c'est la volonté. Ne joue pas ta vie à pile ou face."
*Économiste, mathématicien et philosophe français (1801-1877)
André COMTE-SPONVILLE
Psychologie avril2003
André COMTE-SPONVILLE,
Philosophe, a notamment publié un "Dictionnaire philosophique" (PUF, 2001), "Le bonheur, désespérément" (Librio, 2002), L'Amour, la Solitude" et "Présentation de la philosophie" (Albin Michel,
2000). Retrouvez l'ensemble de ses chroniques sur www.psychologies.com